Partager l'article ! Claude Allègre, géophysicien de renom se reconverti dans la climatologie. Est ce bien serieux ?: Claude ALLEGRE EN POUJADE du climat Un pingo ...

Depuis quelques années, le géophysicien a insufflé une nouvelle vie à sa carrière médiatique en devenant l’intellectuel français le plus ouvertement climato-sceptique, mettant tout à tour en cause la réalité du réchauffement de la planète et la responsabilité de l’homme dans ce dérèglement. A chaque fois, la méthode est la même: appuyer ses dires sur ses palmes académiques (Ne suis-je pas un grand chercheur? N’ai-je pas reçu le prix Crafoord?) et dénoncer l’unanimisme ambiant. En pleine crise du climat après l’échec de Copenhague, il publie à point nommé un nouveau livre pour mettre un terme à «la panique climatique» et à la «conspiration» qui «a pu imposer le mythe du réchauffement climatique». Vaste programme. Que propose Claude Allègre pour réfuter plus de vingt ans de travaux du Giec? Une enquête personnelle? Non, une enfilade de questions-réponses avec le journaliste Dominique de Montvalon, ancien directeur du Parisien, qui assaille l’ancien ministre de questions implacables: «Pourquoi? Parce que vous êtes foncièrement rebelle?», «Vous, ils n’ont pas réussi à vous “normaliser”!», «Vous êtes devenu un véritable “expert” en climat, ne vous en déplaise!», «Vous êtes décidément l’apôtre de la complexité»…
On peut prendre à la légère cet exercice, et n’y voir qu’une provocation parfaitement calibrée pour les talk-shows et les têtes de gondole des Relay. En ce cas, la
lecture de cet article peut s’arrêter ici, sur un florilège des citations les plus ridicules d’un ouvrage qui n’en manque pas: «Le vrai écologiste militant ne sourit jamais» (p. 224),
«Les écologistes sont contre tout. Leur but, c’est la destruction de notre monde, qu’ils abhorrent» (p. 270), «On invite (les gens, ndlr) à lutter contre un possible et supposé
inquiétant réchauffement climatique: en attendant, ils meurent de froid et ils sont au chômage» (p. 16).
Copie mal corrigée
On peut aussi décider de considérer sérieusement le livre d’un ancien ministre de gauche, géophysicien de renom – reconnu pour ses découvertes en géochimie isotopique –, intervenant prolixe sur la scène médiatique et bon vendeur (Ma vérité sur la planète, première salve contre le changement climatique en 2007, s’est vendu à 90.000 exemplaires selon son éditeur). Car on peut faire le pari que ce que dit Claude Allègre sera écouté, qu’il convaincra certains lecteurs, peut-être même des parlementaires qui auront à voter la création de la contribution carbone et le deuxième volet de la loi Grenelle de l’environnement. Or le livre qu’ils auront sous les yeux n’est pas un simple pamphlet de plus sur le climat. S’y loge un discours idéologique marqué par un complotisme vivace.
A ces lecteurs sérieux de Claude Allègre, il convient d’abord de dire que l’imposture climatique est une copie mal corrigée. Il y a les petites erreurs, comme d’écrire (p. 159) que «93% des émissions de CO2» étaient exemptes de la taxe carbone votée l’année dernière avant la censure par le Conseil constitutionnel, alors que ce chiffre ne concerne que les émissions de l’industrie. Pas rien certes, mais pas autant qu’il le dit: les rejets de CO2 de l’industrie (énergétique + manufacturière) ne représentent que 40% des émissions totales de CO2 en France.
Il y a, ensuite, l’assertion selon laquelle «depuis dix ans, la température moyenne du globe a désormais tendance à décroître» (p. 18). Cette affirmation est fausse, explique Hervé Le Treut, directeur du laboratoire de météorologie dynamique et membre de l’Académie des sciences, joint par Mediapart: «L’effet du réchauffement lié aux gaz à effet de serre, qui ne fait que commencer, se superpose à celui de la variabilité naturelle, très sensible dans les Tropiques. Ainsi l’année 1998 a été particulièrement chaude, et par comparaison les années suivantes apparaissent plus froides. Mais sur trente ans, on observe des niveaux qui montent, particulièrement dans la région Arctique où on observe désormais des effets très clairs comme la fonte du Groenland ou le retrait de la banquise d’été: ces effets ont été particulièrement importants dans la dernière décennie.»
Avec gourmandise, Claude Allègre s’attaque à deux grands symboles de la pédagogie médiatique du climat: la disparition des neiges du Kilimandjaro et la menace d’engloutissement des îles du Pacifique. Selon lui, rien à voir avec le changement climatique. Si la calotte de neige du sommet africain fond, c’est à cause d’une modification des courants océaniques, et si Tuvalu et les Maldives craignent de s’enfoncer sous la mer, c’est à cause d’un phénomène propre aux régions côtières. «Comme chaque fois que l’on s’intéresse à un facteur local, il entre en jeu des facteurs multiples, souvent très complexes, répond Hervé Le Treut. Mais le cadre global n’est pas ambigu: le réchauffement des régions continentales est prouvé par un réseau de mesures très dense, et le relèvement du niveau de la mer est désormais mesuré de manière fiable par satellites.» A la décharge de l’auteur, la surexploitation médiatique du sort des neiges du Kilimandjaro fait tiquer les scientifiques. Quand Yann Arthus-Bertrand photographie le sommet à sec, il fabrique une icône, sans se soucier du diagnostic plus prudent et plus complexe de la science.
On voit ainsi se dessiner une tendance de Claude Allègre à inventer de fausses explications à de vrais problèmes. En d’autres endroits de son livre, il se met même à inventer de faux problèmes, en prétendant dénoncer des dogmes qui font en fait l’objet d’intenses débats entre chercheurs. C’est le cas de la fameuse courbe de Mann, en forme de crosse de hockey, reproduite par Al Gore dans son film Une vérité qui dérange. Le graphique montre l’évolution parallèle des niveaux de températures et des émissions de CO2 dans le monde. Plates pendant des siècles, elles bifurquent brusquement avec la révolution industrielle et progressent à une vitesse vertigineuse. Pour Allègre, ces courbes sont fausses. C’est donc la preuve que le lien entre gaz carbonique et réchauffement n’est pas avéré. Pour Le Treut, «la courbe de Mann a suscité de très longs débats, et plusieurs versions alternatives gomment cette discontinuité brutale au début de l’ère industrielle. Mais ces discussions sont complètement déconnectées de la prévision des modèles: les gaz à effet de serre ont surtout augmenté après les années 1950, le réchauffement n’a pu se dégager de la variabilité naturelle du climat que dans les années 1980 ou 1990. Les modèles n’utilisent absolument pas ces données anciennes».
![]()
Sus à” l’alarmisme climatique” .
Car le cœur du problème, pour Allègre, c’est bien le réchauffement climatique, ce «mythe sans fondement» et la responsabilité de l’homme dans ces dérèglements. «L’influence majeure
du CO2 sur le climat n’est pas démontrée», prétend-il. C’est «une imposture» d’affirmer «au nom de la science qu’il y aurait un lien dominant entre les dégagements d’origine
anthropique du CO2 et le climat».
Mais pour Hervé Le Treut, le rôle du CO2 sur le climat est établi, et celui de l’homme dans ses émissions un fait certain: « On sait que sans les gaz à effet de serre la température de la planète serait de -18°C, au lieu de 15°C, et que le CO2 contribue pour près d’un tiers à cet effet de serre naturel. Des centaines d’études montrent que si le CO2 continue d’augmenter, la planète se réchauffera de quelques degrés d’ici la fin du siècle, un effet très rapide. Trente ans de modélisation du climat, avec des modèles de plus en plus complexes, n’ont pas permis de déceler un mécanisme crédible qui puisse l’empêcher.»
Au passage, Allègre reprend une critique de café du commerce contre la climatologie: comment une science pourrait-elle prétendre connaître les températures du futur alors qu’on ne sait pas quel temps il fera dans trois jours. «On ne saura jamais calculer si le mois de juin 2056 sera pluvieux en France, reprend Hervé Le Treut. La notion de risque climatique futur se base sur un fait simple: un gaz à effet de serre comme le CO2 reste longtemps dans l’atmosphère. Plus de la moitié de ce que nous émettons maintenant sera encore là dans un siècle, et les modèles en évaluent les impacts partout sur la planète.»
«Alarmisme climatique», dénonce Claude Allègre, en se moquant des spécialistes du climat qui s’inquiètent d’un réchauffement après avoir tenté d’alerter le monde, dans les années 1970, sur le refroidissement du globe, et le risque de nouvel âge glaciaire. Le géophysicien défend depuis longtemps l’idée que c’est le soleil qui pourrait faire changer le climat. C’est l’hypothèse défendue par Vincent Courtillot, successeur de Claude Allègre à la tête de l’Institut de physique du globe. Or, ce que Claude Allègre ne dit à aucun moment du livre c’est que l’Académie des sciences convoqua un débat sur le sujet en 2007. A huis clos, Hervé Le Treut et Edouard Bard, professeur au Collège de France, réduisirent en miettes l’hypothèse d’une variation de la température à cause du soleil (retrouvez-en le récit ici). Une cuisante défaite scientifique pour le camp Allègre.
Qu’est-ce que l’«imposture climatique» dénoncée par Claude Allègre? Difficile de cerner la question avec précision. Il écrit que «le changement climatique est réel et, quel qu’il soit, demain, qu’il faudra s’y adapter». Alors mythe sans fondement ou réalité? Il se contredit d’une page à l’autre, et plus on avance dans le livre, plus «l’imposture» devient confuse et se dégonfle. Pour un chercheur, il cite bien peu de revues scientifiques – quelques-unes quand même. Se réfère abondamment à des articles de la presse généraliste, des best-sellers (L’Ecologiste sceptique de Bjorn Lomborg par exemple). Et rend hommage à Laurent Cabrol, présentateur de la météo sur Europe 1 – qui lui-même cite Allègre dans ses écrits, dans un éternel renvoi d’ascenseur de l’un à l’autre.
Parmi les climato-sceptiques auxquels il se réfère, figure le physicien américain Richard Lindzen, dont Mediapart avait raconté en décembre les accointances avec les lobbies pétroliers (retrouver ici l’article). Autre erreur: il ne cesse d’assimiler les écologistes à la décroissance, alors que d’Europe Ecologie à Jean-Louis Borloo, en passant par bien des économistes du climat, les exemples abondent de personnalités dénonçant les risques du changement climatique, tout en acceptant le cadre de la croissance verte.
La «Résistance» face au «totalitarisme» climatique
Quel est au fond le message de Claude Allègre ? Il prétend lancer une controverse scientifique, mais ses arguments sont, on l’a vu, facilement démontables. En fait, la portée de son discours
dépasse le seul enjeu du climat. Par son raisonnement, ses références et son vocabulaire, il construit et défend une vision du monde. Cet imaginaire politique repose sur des schémas de pensée peu
démocratiques. D’abord, un complotisme caractérisé, motif lancinant du livre: «Il est maintenant établi que quelques individus, agissant de façon discrète et coordonnée, ont les moyens de
manipuler l’opinion, en tout cas de l’orienter» (p. 257). Qui sont ces dangereux conspirateurs? Al Gore, pour son film et son prix Nobel de la paix, le climatologue Jean Jouzel, Nicolas Hulot, et surtout le Giec, véritable «système mafieux», «machine de guerre construite par
l’Occident pour l’Occident». voir notre photo : le Giec lors de la remise de son prix Nobel de la Paix en 2007)
Aux yeux de Claude Allègre, ce réseau de chercheurs internationaux est
coupable d’«intégrisme scientifique», et façonne de «l’imposture» et de l’«intrigue». Car «on cherche à nous imposer une vérité officielle au forceps» (p. 24). Heureusement, un petit
cercle d’initiés a su se préserver du lavage de cerveaux collectif: «Beaucoup me disent en privé leur accord avec mes thèses, et certains d’entre eux occupent dans la République des postes
très importants.» Dommage qu’on ne les entende pas, mais le fond du problème n’est pas là: l’institution Giec, supposée puissante, est honnie. Elle truque ses données, prétend Allègre sans
jamais en apporter la preuve, et censure les chercheurs dissidents, ce qu’il ne démontre pas non plus.
«C’est une méconnaissance complète de ce qu’est le Giec et de comment il fonctionne», réagit auprès de Mediapart Jean Jouzel, ancien vice-président du groupe de travail du Giec sur les principes physiques du changement climatique. «Le Giec, c’est quoi? Un secrétariat d’une dizaine de personnes. Et des scientifiques qui se retrouvent et échangent par emails mais comme le font tous les chercheurs qui travaillent ensemble. Croire que ces scientifiques aient le moindre pouvoir de pression sur les gouvernements est ridicule. C’est Allègre l’imposteur!»
Le scandale du Climategate – provoqué par la fuite organisée d’emails échangés entre chercheurs de l’un des principaux laboratoires du Giec – tisse la toile de fond du livre de Claude Allègre. Mais il ne prend même pas la peine de rappeler les faits, ni d’exposer l’interprétation qu’il en donne. Lui suffit la petite musique de fond que la polémique fait résonner. Tout à sa haine du Giec, l’auteur prête à son ennemi des pouvoirs insoupçonnés. Et s’attribue du même coup un comportement héroïque. Car, c’est un autre leitmotiv du livre, il s’évertue à construire le mythe de la «résistance» climato-sceptique au totalitarisme vert. Ça peut paraître énorme mais c’est écrit en toutes lettres: face au «totalitarisme climatique», «nous, les résistants, nous avons été longtemps apparemment seuls, comme l’étaient hier les opposants au régime soviétique» (p. 140). Et encore plus clairement, p. 130: «Mes parents ont été des résistants de la première heure. Ils ont attendu quatre ans pour voir leur engagement récompensé. Pour moi, c’est un peu la même chose» (il précise quand même «dans des conditions éminemment moins dangereuses»). Allègre, en Jean Moulin du climat?
Tous ces propos en rappellent d’autres: «A chaque contestation, n’est opposé que le silence, dans le meilleur des cas, l’opprobre la plupart du temps (…) On occulte toutes les causes du réchauffement climatique étrangères à l’activité humaine. (…) Que la preuve qu’un trucage organisé des données officiels soit apportée, comme l’affaire du Climategate nous l’a montré, n’y change rien, puisqu’il s’agit d’un dogme qui se passe de toute explication rationnelle.»
Qui parle? Un climatologue dissident? Un responsable politique se confiant à Allègre sous le sceau du secret? Loin de là. C’est Jean-Marie Le Pen, clôturant en public une journée de conférence organisée par le conseil scientifique du Front national, en janvier dernier. Vous pouvez en voir ci-dessous les principaux extraits (montés par Mediapart, pour retrouver la vidéo de l’allocution du président du Front national, vous pouvez cliquer ici).
A entendre le dirigeant du FN, le changement climatique est «un dogme», qui succède à «la mode catastrophiste du refroidissement», et occulte «les problèmes environnementaux plus sérieux comme l’eau potable». Sa véritable cause est à rechercher dans «l’activité solaire». Vaclav Klaus, le président tchèque, a dénoncé «l’alarmisme écologique comme menace pour la liberté». Chacun de ses arguments figure dans le livre de Claude Allègre, qui a dénoncé l’année dernière l’inutilité de la taxe carbone, puis avancé que la France ne représente que 1% des émissions mondiales. Le géophysicien est d’ailleurs cité par Jean-Marie Le Pen.
Qu’en conclure? Claude Allègre n’est pas d’extrême droite. Mais la proximité de son discours avec celui du Front national sur le climat est le symptôme d’un poujadisme immodéré. La liberté critique de l’ancien ministre et sa part de doute scientifique s’abîment dans l’obsession du complot et l’hypertrophie moralisatrice.
Si Claude Allègre a raison, rien de tout cela n’est très grave. Et la postérité lui reconnaîtra peut-être son mérite. Mais s’il a tort ? Il nous fait perdre un temps précieux. En retardant la mise en place de mesures qui permettraient dès aujourd’hui de réduire les gaz à effet de serre, il prend la responsabilité de mettre des vies humaines en péril.
Par Jade Lindgaard pour Médiapart