Partager l'article ! La justice sociale malmenée. Entretien avec Alain Supiot: «Plaidoyer pour la justice sociale» Entretien croisé Dans L'Esp ...

Dans L'Esprit de Philadelphie (Seuil, 2010), remarquable essai au carrefour du droit, de la sociologie et de la philosophie politique, Alain Supiot remet au centre des préoccupations la notion de justice sociale malmenée par les mirages de la quantification et les croyances illusoires dans les lois du marché. Un ouvrage instructif, un ouvrage juste, un ouvrage pour réfléchir.
Alain Supiot, professeur de droit, directeur de l'Institut d'études avancées de Nantes, et Alain Vidalies, spécialiste du droit du travail, député des Landes et Secrétaire national du Parti socialiste en charge du travail et de l’emploi, reviennent avec nous sur les dangers du marché total et les voies nouvelles de la justice sociale.
Vous pouvez consulter la version intégrale de cet entretien ici
« L'esprit de Philadelphie » dresse un tableau plutôt sombre des dernières décennies entre la soumission du droit aux « lois de l'économie » et le retour à une société où « les hommes jouent le rôle des choses ». Quels enseignements doit-on aujourd'hui tirer de cette histoire récente peu reluisante et quel doit être le rôle de la gauche aujourd'hui ?
Alain Supiot : Le plus accablant est le retour de la croyance dans des lois immanentes qui gouverneraient le destin des hommes. C’est ce type de croyances qui a conduit aux grands désastres du XXème siècle et c’est contre elles que se sont élevés à la fin de la seconde Guerre mondiale les auteurs de la Déclaration de Philadelphie ou de la Déclaration universelle des droits de l’Homme. La foi dans un ordre spontané du marché est un avatar de cette croyance profondément ancrée dans l’imaginaire de l’occident, hanté depuis maintenant deux siècles par le rêve de substituer l’administration des choses au gouvernement des hommes. L’enseignement à en tirer, en 2010 comme en 1944, est d’abord que les hommes ne sont pas des objets programmables mais des sujets libres, qu’ils ne se « comportent » pas, mais qu’ils agissent, que leur avenir n’est écrit ni dans un livre sacré ni dans le grand livre de la nature ou du génome, mais dépend de leur capacité à penser un monde plus juste et à le faire advenir. La différence avec 1944 est que les occidentaux ne sont plus les maîtres du monde, ce qui leur donne une chance, s’ils se mettent à l’écoute de ce que vivent et pensent les autres, de renouer avec le meilleur de leur tradition et de contribuer à l’édification d’un ordre international alliant liberté individuelle et sécurité économique.